Un tableau de Roelandt Savery (Courtrai 1576–1639 Utrecht) peut ne valoir que quelques milliers d’euros sur le marché des enchères, mais aussi atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros ou, dans le segment exceptionnel du très haut de gamme, bien davantage encore. Cet écart considérable n’a rien d’un hasard. Le sujet, le caractère autographe de l’œuvre, sa période d’exécution, son état de conservation, sa provenance et, surtout, sa place au sein de l’œuvre de Savery déterminent en grande partie la réaction des collectionneurs.

Un bon exemple est celui d’un paysage paradisiaque vendu par Sotheby’s en 2026 pour 100 800 £, sur une estimation de 80 000 à 120 000 £. Ce résultat correspond à un marché sur lequel les compositions animalières et les scènes de paradis de belle qualité restent recherchées, sans pour autant que chaque tableau portant le nom de Savery atteigne automatiquement le même niveau de prix.

Sotheby’s, Roelant Savery, Paysage paradisiaque. Vendu 100 800 £ sur une estimation de 80 000 à 120 000 £ (2026). Huile sur panneau, 38 x 54,9 cm. Excellent exemple d’un Savery de qualité, avec une scène d’animaux exotiques habilement disposée, caractéristique particulièrement appréciée par le marché.

Le marché de Savery se compose de plusieurs segments de prix distincts

Lorsque l’on examine les résultats de vente de Savery, il est en réalité trompeur de parler d’un seul et même marché.

Les rares natures mortes de fleurs occupent le sommet du marché. Les scènes de paradis, les sujets représentant Orphée et les paysages animaliers richement peuplés constituent une deuxième catégorie importante. Les paysages de montagne, les scènes boisées et les petits tableaux animaliers peuvent également obtenir de très bons résultats, mais ils sont jugés de façon plus stricte en fonction de la composition, de l’état de conservation, du format, de la signature et de la datation.

En dessous se situe un marché entièrement différent pour les œuvres d’atelier, d’entourage, de suiveurs ainsi que pour les peintures proposées comme d’après Savery. Cette distinction est essentielle. Un tableau séduisant associé à Savery uniquement sur des critères stylistiques ne peut guère être comparé, du point de vue du marché, à une œuvre signée, datée et publiée, dotée d’une provenance ancienne.

Hampel Auktionen, Roelandt Savery, Paysage avec un lion attaquant. Estimation : 15 000–20 000 € (2021). Huile sur panneau, 23 x 32 cm. Une imposante scène animalière, toutefois moins recherchée que ses œuvres présentant des ensembles d’animaux plus exotiques.

Pourquoi le sujet peut faire une telle différence chez Savery

Savery bénéficie d’une reconnaissance visuelle exceptionnelle sur le marché de l’art. Son nom évoque immédiatement les animaux, les dodos, les ruines, les paysages montagneux et les natures mortes de fleurs. Mais cette forte identité masque justement une distinction importante.

Le collectionneur d’une nature morte florale ancienne ne recherche pas nécessairement les mêmes qualités que l’acheteur d’un paysage boisé. Un amateur de scènes animalières et paradisiaques pourra s’intéresser à la culture de cour autour de Rodolphe II, aux objets exotiques et à l’étude de la nature, tandis qu’un collectionneur de dessins s’attachera davantage au processus créatif de Savery et à ses observations de paysages, d’arbres, d’animaux et de figures.

Avec Savery, le marché n’achète donc pas simplement un nom. Il achète une position précise au sein de son œuvre. Cela explique pourquoi une œuvre de petit format mais pleinement convaincante peut parfois obtenir un résultat bien supérieur à celui d’un tableau plus grand mais moins caractéristique.

Les rares natures mortes de fleurs appartiennent au sommet du marché

Les natures mortes florales occupent une place particulière dans l’œuvre de Savery. Il compte parmi les pionniers de la nature morte de fleurs autonome dans les Pays-Bas du Nord. Ses bouquets ne sont pas de simples reproductions de fleurs. Des espèces qui, dans la nature, ne fleurissent pas au même moment sont associées à des insectes, des reptiles, des niches, des jeux d’ombre et des effets de trompe-l’œil.

Plusieurs domaines de collection se rejoignent ainsi dans ces œuvres : les débuts de la nature morte, la culture botanique, l’observation scientifique de la nature, les cabinets de curiosités et l’émergence du bouquet floral en tant que genre pictural indépendant.

Dorotheum, Roelant Savery, Fleurs dans un verre d’eau. Vendu 247 300 € sur une estimation de 200 000 à 300 000 € (2021). Huile sur cuivre, 31 x 24,5 cm. L’une de ses natures mortes florales, dont la qualité n’égale toutefois pas celle des œuvres aujourd’hui conservées exclusivement dans des collections muséales. Elle a néanmoins suscité l’intérêt d’un large éventail de collectionneurs.

Le résultat de 247 300 € montre que cette catégorie occupe également une position commerciale bien spécifique. Cela ne signifie toutefois pas que chaque nature morte de fleurs de Savery appartienne automatiquement au sommet du marché. Les collectionneurs prennent notamment en compte le format, le support, la datation, le degré de finition, l’état de conservation, la provenance et l’historique de publication.

Lorsque ces qualités se rencontrent dans une œuvre rare et convaincante, le tableau n’est plus seulement comparé à d’autres Savery. Il entre dans le marché international plus large des premières natures mortes florales européennes. C’est là que réside une part importante de l’explication des niveaux de prix exceptionnels que certaines œuvres peuvent atteindre.

Les scènes de Paradis et d’Orphée montrent Savery sous son visage le plus reconnaissable

Pour le grand public, Savery reste avant tout le peintre de mondes animaliers extraordinaires. Lions, cerfs, bovins, chevaux, oiseaux, perroquets, singes et autres animaux exotiques sont réunis dans des paysages où réalité et imagination se confondent.

Cette caractéristique est étroitement liée au séjour de Savery à la cour de Prague de Rodolphe II à partir de 1603/1604. La culture de cour, les collections et les objets exotiques créaient un environnement dans lequel la nature n’était pas seulement étudiée, mais également collectionnée et classifiée. Les sujets bibliques et mythologiques, tels que le Paradis ou Orphée, offraient un cadre idéal pour réunir ces mondes animaliers dans une même composition.

Sotheby’s, Roelandt Savery, Orphée jouant de la lyre devant les animaux. Vendu 380 750 £ sur une estimation de 100 000 à 150 000 £ (2017). Huile sur panneau. Il est difficile d’imaginer un sujet animalier plus caractéristique : Orphée entouré d’un grand nombre d’animaux exotiques. Le tableau s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de Savery et s’est donc révélé particulièrement recherché par les collectionneurs.

Les 380 750 £ obtenues chez Sotheby’s en 2017, sur une estimation de 100 000 à 150 000 £, montrent avec quelle vigueur le marché peut réagir lorsque le sujet et la qualité correspondent précisément à l’identité artistique de Savery.

Le seul nombre d’animaux n’est cependant pas déterminant. Densité, variété, composition et clarté iconographique doivent se renforcer mutuellement. Un ensemble d’animaux exotiques intégré de façon convaincante dans un univers pictural cohérent possède donc un profil de marché très différent d’un paysage boisé plus conventionnel ne comportant que quelques animaux.

Les paysages de montagne constituent un marché de connaisseurs plus subtil

Les paysages montagneux de Savery revêtent une grande importance sur le plan de l’histoire de l’art en raison de ses observations et dessins réalisés au Tyrol et en Bohême. Ici, l’abondance exotique joue un rôle moins important. Les formations rocheuses, les groupes d’arbres, les cascades, les ruines et la construction de l’espace déterminent la composition. C’est précisément pour cette raison que ce segment du marché est moins immédiatement identifiable.

Sotheby’s, Roelant Savery, Cerfs et autres animaux près d’une cascade. Vendu 27 600 £ sur une estimation de 10 000 à 15 000 £ (1998), huile sur toile, 104,2 x 81 cm. Le tableau a été présenté comme attribué à Savery, ce qui explique en partie son niveau de prix inférieur.

Cet exemple montre également à quel point l’attribution peut peser sur le marché. Une œuvre proposée comme attribuée à Roelant Savery occupe une position commerciale très différente d’un tableau dont le caractère autographe est largement reconnu.

Dans le cas des paysages de montagne, chaque élément compte donc : composition, signature, support, état de conservation, sujet et solidité de l’attribution.

Les dessins ne sont pas simplement une version moins chère des peintures

Les œuvres sur papier de Savery constituent un marché de connaisseurs plus restreint mais néanmoins sérieux. Ses études d’animaux, de figures, d’arbres, de formations rocheuses et de paysages révèlent la matière visuelle à partir de laquelle son univers peint s’est construit.

Pour les collectionneurs, cette relation directe avec le processus artistique peut justement être particulièrement séduisante. Mais ici aussi, le marché se montre extrêmement sélectif. Un dessin frais, datant d’une période importante et présentant un lien clair avec les observations pragoises ou tyroliennes de Savery, possède un profil très différent d’une feuille plus générique accompagnée d’une attribution prudente.

Entourage, attribué à et entièrement autographe ne constituent pas, du point de vue du marché, de simples variantes d’une même catégorie.

Hampel Auktionen, Roelant Savery, Paysage avec des cerfs et des chariots tirés par des chevaux. Estimation : 30 000–40 000 € (2021). Huile sur cuivre, 26 x 34,5 cm. Un tableau qui s’inscrit davantage dans la tradition bruegélienne du paysage.

Ce que les ventes récentes et historiques révèlent réellement

Le segment le plus fort du marché se situe là où rareté et caractère immédiatement reconnaissable se rejoignent.

Les natures mortes florales occupent une position élevée parce qu’elles sont rares et jouent un rôle important dans les débuts du genre. Les scènes de Paradis, les compositions avec Orphée et les paysages animaliers sont recherchés parce qu’ils correspondent immédiatement à l’univers visuel auquel Savery doit sa réputation.

Les paysages montagneux peuvent être au moins aussi intéressants du point de vue de l’histoire de l’art, mais ils demandent davantage de connaissances et d’interprétation de la part de l’acheteur. Cette distinction est plus significative qu’un record d’enchères isolé.

Koller Auktionen, Roelandt Savery, Paysage avec des animaux. Vendu 31 250 CHF sur une estimation de 30 000–40 000 CHF. Huile sur panneau, 36,2 × 49,6 cm. Un paysage présentant une grande variété d’animaux, mais dont le résultat est resté relativement moyen, notamment en raison de son aspect général assez sombre.

Une grande diversité d’animaux ne suffit donc pas automatiquement à produire un résultat exceptionnel. La force de la composition et l’attrait visuel restent tout aussi déterminants.

C’est précisément pour cette raison que des résultats d’enchères pris isolément peuvent être trompeurs dans le cas de Savery. Deux œuvres portant le même nom d’artiste peuvent différer à un tel point en matière de qualité, de sujet et de certitude d’attribution qu’une comparaison directe de leurs prix ne signifie que peu de chose.

De quelques milliers à plusieurs centaines de milliers d’euros, et bien au-delà

Le marché de Savery fonctionne selon plusieurs niveaux de prix.

Au sommet absolu se trouvent les natures mortes de fleurs exceptionnelles et rares ainsi que d’autres œuvres de qualité muséale, en particulier lorsque qualité, état de conservation, provenance, historique de publication et importance dans l’histoire de l’art se conjuguent. Dans cette catégorie, les prix peuvent atteindre plusieurs millions. Vient ensuite le segment supérieur du marché de Savery : de fortes compositions animalières, des scènes de Paradis ou d’Orphée et des paysages dont le caractère autographe est solidement établi, souvent signés ou datés, présentant une composition convaincante et un bon état de conservation.

Pour ce type d’œuvres, une fourchette d’environ 70 000 € à plus de 300 000 € constitue, au regard des exemples de marché disponibles, un cadre de référence pertinent, même si des exceptions sont naturellement possibles dans les deux sens.

Le milieu de marché comprend les paysages de plus petit format et les peintures animalières moins exceptionnelles, ainsi que les œuvres présentant des questions de condition ou d’attribution. Les œuvres d’atelier, d’entourage, de suiveurs, les copies et les objets essentiellement décoratifs occupent enfin un segment de prix nettement inférieur, souvent à partir de quelques milliers d’euros. Le seul nom de Savery ne détermine donc jamais la valeur.

Provenance et caractère autographe peuvent profondément modifier le niveau de prix

Chez Savery, la recherche de provenance n’est en aucun cas une question administrative secondaire. Ses œuvres sont recherchées et les peintures entièrement autographes ne sont pas disponibles en grand nombre. Parallèlement, il existe des œuvres d’atelier, des imitations et des compositions associées de manière plus ou moins étroite à Savery.

Un acheteur sérieux cherchera donc à savoir si une œuvre est entièrement de la main de Savery, si elle comporte une participation de l’atelier, si elle provient de son entourage ou si elle a été exécutée ultérieurement d’après lui. Les mentions dans la littérature spécialisée, notamment dans le catalogue consacré à Savery par Müllenmeister, peuvent également être importantes, tout comme l’historique des expositions, une ancienne provenance de collection, la signature, le support et l’état de conservation documenté.

Sotheby’s, Roelandt Savery, Trois cerfs dans un paysage. Vendu 233 000 $ sur une estimation de 60 000 à 80 000 $ (2014). Huile sur panneau. Un bel exemple présentant un nombre relativement restreint d’animaux, mais doté d’une grande force expressive, ce qui l’a également rendu particulièrement attractif pour les collectionneurs.

Les 233 000 $ obtenus par ce tableau en 2014, sur une estimation de 60 000 à 80 000 $, montrent une nouvelle fois qu’une œuvre n’a pas besoin de présenter une profusion d’animaux exotiques pour obtenir un excellent résultat. La qualité et la force picturale peuvent compter davantage que la quantité.

Un Savery doté d’une provenance ancienne, de références bibliographiques et d’un état de conservation stable possède en outre un profil de marché différent d’un tableau séduisant apparu récemment et attribué principalement sur des critères stylistiques. Le marché ne paie pas seulement pour l’image : il paie aussi pour le degré de certitude qui l’entoure.

Jacob et Hans Savery montrent pourquoi le nom doit être interprété avec précision

Roelandt Savery n’a pas travaillé de manière isolée. Son frère aîné, Jacob Savery l’Ancien, était plus proche de la tradition bruegélienne et joua un rôle dans la formation artistique de Roelandt. Ses paysages d’hiver, scènes de kermesse et autres compositions d’inspiration bruegélienne intéressent toutefois un autre segment de collectionneurs.

Hans Savery le Jeune, neveu de Roelandt, est encore plus pertinent lorsqu’il s’agit de questions d’attribution. Il est associé à la pratique de l’atelier de Savery et parfois à l’exécution de certains passages animaliers dans des œuvres de Roelandt. Pour le marché, la distinction est claire : être proche de Roelandt Savery ne signifie pas qu’une œuvre soit entièrement de sa main.

Les natures mortes florales nécessitent également des comparaisons qui dépassent le seul œuvre de Savery. Des artistes tels qu’Ambrosius Bosschaert l’Ancien et Balthasar van der Ast constituent des points de référence essentiels sur le marché de la première peinture florale. Ce contexte de collection plus large contribue précisément à expliquer pourquoi une nature morte de fleurs exceptionnelle de Savery peut atteindre un niveau de prix très supérieur à celui d’un paysage plus ordinaire.

Pourquoi Savery continue de parler aux collectionneurs contemporains

L’art de Savery ne se résume pas aux paysages ou aux animaux. Ses œuvres parlent également de collection, de classification, d’observation et d’imagination. Un paysage paradisiaque fonctionne presque comme un cabinet de curiosités peint, dans lequel des espèces qui ne pourraient jamais cohabiter dans la nature sont néanmoins réunies au sein d’un même monde ordonné.

Pour un spectateur contemporain, le dodo évoque par exemple inévitablement l’extinction, même si cet animal s’inscrivait dans un contexte culturel différent à l’époque de Savery. Ses meilleures œuvres peuvent ainsi être regardées à la fois sous un angle historique, naturaliste et purement visuel. Cela rend Savery immédiatement reconnaissable auprès d’un large public, sans pour autant rendre son marché facile à interpréter.

Qu’est-ce qui détermine finalement la valeur d’un Roelandt Savery ?

Quiconque souhaite évaluer une œuvre de Savery doit d’abord déterminer quel type de Savery il a réellement devant lui. S’agit-il d’une rare nature morte de fleurs, d’une scène de Paradis, d’une composition avec Orphée, d’un paysage animalier, d’un paysage de montagne ou d’une œuvre sur papier ?

D’autres questions deviennent ensuite déterminantes : le caractère autographe est-il solidement établi ? L’œuvre est-elle signée ou datée ? Une participation de l’atelier est-elle envisageable ? A-t-elle été publiée ? Quel est son état de conservation ? Possède-t-elle une provenance ancienne ? Quelle est la force de la composition et dans quelle mesure le sujet est-il caractéristique de Savery ?

Un prix réalisé de 200 000 ou 300 000 € pour un Savery ne dit donc pratiquement rien de la valeur d’un autre tableau tant que ces questions n’ont pas été résolues. C’est peut-être la conclusion la plus importante que l’on puisse tirer du marché. Chez Roelandt Savery, la qualité supérieure ne se reconnaît pas uniquement au nom, mais à la combinaison du sujet, de la qualité, de la rareté et du degré de certitude.

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